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Pour une alternative sociale-républicaine

Par Pascal Morvan Secrétaire national chargé des études

vendredi 8 mars 2013, par République et Socialisme

La République est-elle une idée neuve ? Depuis la fin du siècle dernier, la référence à l’idée républicaine, à ses valeurs, à son efficace symbolique d’identification collective, est devenue un leitmotiv dans le débat intellectuel et politique. En réhabilitant le sens du commun, la République s’inscrit en faux contre l’élision du social et l’obsolescence généralisée. Elle apparaît comme une alternative radicale à l’extension du domaine de la marchandisation à toutes les activités humaines. Entité irréductible à la somme des intérêts particuliers, la République est un corpus de valeurs et d’institutions qui pérennise le sentiment d’appartenance à une même communauté politique, un corps collectif qui ne meurt jamais.

Une contre-anthropologie

Par-delà ses conséquences économiques, politiques et sociales, la crise que nous traversons est une crise anthropologique sans précédent. L’homo œconomicus est devenu le paradigme de l’homme postmoderne : décomplexé, désaffecté et utilitariste. A maints égards, le libéralisme économique est une idéologie perverse qui nous plonge, comme l’écrivaient Marx et Engels, dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». La ruse de la raison néolibérale dépoétise le monde. Elle invite au cynisme et à l’instrumentation de l’autre. Car la perversion avance masquée, dans l’ombre. Elle cache en montrant, esquive, biaise, martèle un discours aux antipodes de ses actes, paraît insoupçonnable. Brouillant les dichotomies, elle pousse à son paroxysme la rhétorique de l’ambivalence. Les repères vacillent et le langage en perd ses signifiants : plus de métaphores, plus de symboles, plus de médiations... Cette carence de la représentation castre l’imaginaire et annihile l’idée d’une entité collective qui symbolise le corps social. La République se déconstruit, les liens se délitent et la pensée critique est sans défense face à l’art de l’ambiguïté où tout est vrai, rien n’est faux et inversement… Le délire managérial de nos sociétés post-totalitaires emprunte à cette violence euphémisée. Il porte les stigmates d’une réduction anthropologique qui œuvre à la transformation de l’homo politicus en un homme pervers et égoïste animé par son unique intérêt : l’illimitation de l’individualisme mène à une déréalisation de l’altérité. L’autre n’est plus mon semblable : il devient virtuel, réifié, donc jetable.

Or, en dépit des discours fatalistes qui autojustifient ce processus de déshumanisation via la réification marchande du monde, l’ère de la simulatio et du management des affects n’est pas inéluctable. Si le postmodernisme est un anti-humanisme, opposons lui ce que Philip Pettit nomme « la main intangible » de la République. La tromperie doit s’arrêter aux portes de la République. Située aux antipodes de l’anthropologie mortifère et nihiliste de la déconstruction néolibérale, l’alternative sociale-républicaine propose la reconstruction du lien commun par la justice sociale. Reconstruire par la durabilité, la stabilité et la solidarité inhérentes à la social-république. Car la République, jusqu’ici largement amputée de sa dimension sociale, demeure un projet inachevé. Parachever l’idéal républicain, c’est réaliser la République sociale.

De la synthèse jaurésienne à la social-république

Pour Jaurès, République et socialisme sont synonymes. La première est la greffe morale du second. Républicaniser le socialisme, c’est donc réhabiliter le courage, l’éthique et la volonté comme vertus politiques. L’ethos républicain n’est pas négociable et la morale publique ne s’use que quand on ne s’en sert pas. Or la crise des repères et l’effacement des limites – qui participent insidieusement de la confusion entre le transgressif et le subversif – ont banalisé les comportements cyniques, l’avidité à tous crins et les petits calculs politiques. Oser le républicanisme, c’est donc affirmer que la liberté est le contraire de cette idéologie du no limit qui débride les pulsions narcissiques au mépris du bien public, de la civilité et de la confiance. Face à l’acide corrosif de la défiance généré par l’ultralibéralisme, seule une nouvelle éthique collective est pérenne et peut permettre de résister : l’inversion des valeurs appelle une véritable résurrection civique.

Parallèlement, le parachèvement de l’idéal républicain exige de socialiser la République. Depuis le tournant « réaliste » de la rigueur en 1983-84, la gauche française au pouvoir s’est fourvoyée dans le social-libéralisme. D’où le profond discrédit qui touche aujourd’hui la gauche socialiste à raison précisément de son infidélité à ses principes. Le factum de François Mitterrand lors du congrès d’Epinay en 1971 contre le Capital et « l’argent qui tue […] et pourrit jusqu’à la conscience des hommes » a rétrospectivement le goût amer d’un espoir déçu et trahi… Force est de constater que les thèses néolibérales ont depuis gagné une large frange de la gauche française. Soucieux d’être fidèles à eux-mêmes, les sociaux-républicains veulent rompre avec cette distorsion entre les idéaux et les pratiques en réhabilitant les valeurs de respect à la parole donnée et de désintéressement inhérentes à l’homme de gauche. Dans son opposition à l’économisme triomphant, le projet d’une République sociale est à la fois subversif et radical puisqu’il constitue le pendant symétrique de l’utopie aujourd’hui réalisée du marché globalisé. Réinventer la gauche républicaine, c’est donc proposer de mettre l’économie et la finance au service de la chose publique et de la justice sociale en s’appuyant sur la souveraineté du peuple. Res publica, res populi : dans une République, le citoyen décide des affaires de la Cité sans distinction de race, de religion, de sexe, d’orientation sexuelle ou de croyance. Comme l’écrivait Cicéron au 1er siècle avant notre ère, la République doit être la chose du peuple et non celle d’une oligarchie financière qui perpétue les inégalités pour préserver ses privilèges. Or, à l’instar de la dignité humaine, la citoyenneté n’a pas de prix. Et la République ne s’achète pas.

Pascal Morvan Secrétaire national chargé des études

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