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Trois confirmations pour une crise européenne

Christian Piquet novembre 2011

vendredi 4 novembre 2011, par République et Socialisme

Du sommet européen du 26 octobre au G20 de ce début novembre, la même réalité s’impose à nous, celle d’une crise systémique devenue incontrôlable de ceux qui se voudraient un directoire du monde. Nicolas Sarkozy peut bien exceller dans les numéros de bateleurs de foire, il n’y changera rien.

Devant quelque douze millions de téléspectateurs réunis l’autre soir grâce à la mobilisation de deux premières chaînes de notre paysage audiovisuel, selon une méthode qui évoquait furieusement les temps de feue l’ORTF, il nous a expliqué que « Madame Merkel et moi » venaient de sauver l’Europe et la planète d’un cyclone apocalyptique. Son propos sera venu me rappeler le trait fulgurant de François Léotard à son endroit, quelques mois à peine après la présidentielle de 2007. J’ai retrouvé le pamphlet dans ma bibliothèque. « Sarko, lui, sur un marché, c’est un évangéliste américain, écrivait l’ancien ministre de la Défense d’ Édouard Balladur, dans Ca va mal finir (chez Grasset). Vous l’écoutez, et vous repartez avec le sèche-salade électrique, le taille-crayon musical, la gomme magique, la machine à couper les poils du nez, une invitation à la Star Academy. »

Pour l’essentiel, comme ce fut d’ailleurs le cas des innombrables rendez-vous ayant ponctué les différentes étapes du maelström des dettes souveraines, la rencontre des chefs d’État et de gouvernement de l’Eurogroupe et de l’Union européenne n’aura rien réglé sur le long terme. On aura effacé la moitié de la dette grecque, mais on ne pouvait guère faire autrement dès lors que la nation hellène avait été mise dans l’incapacité d’y faire face dans le cadre de la thérapie de choc ordonnée par les marchés financiers et les élites communautaires. On aura également décuplé la force d’intervention du Fonds européen de stabilité financière, le désormais célèbre FESF, sans cependant modifier sa relation à la Banque centrale européenne et en faisant appel, via un « Véhicule pour investissement spécial », aux fonds d’investissement privés et autres fonds souverains ainsi qu’à l’aide des pays dits émergents et de la Chine. Et, si l’on aura initié une recapitalisation des banques, la décision sera intervenue sans que fût prise la moindre disposition susceptible de placer celles-ci sous contrôle public, de lutter contre la spéculation et de modifier l’orientation du crédit, ses finalités autant que sa gestion.

Pour dire les choses crûment, à Bruxelles, on se sera contenté de colmater les voies d’eau les plus importantes, sans se donner aucun moyen de maîtriser les dérives erratiques des marchés. La reprise des offensives spéculatives sur l’endettement des États ne tardera donc pas, élargissant son champ d’action à de nouveaux pays, à commencer par l’Espagne ou l’Italie, la place de ces pays dans le dispositif européen pouvant amener à un ébranlement encore plus profond de la zone euro. Quelques indications, parmi les plus éloquentes, de ce que masquent les communiqués officiels. La restructuration de la créance d’Athènes pourrait bien n’alléger que très provisoirement la pression sur ce pays, si les détenteurs de ces assurances censées prévenir les défauts de paiement, les réputés Credit Default Swap, venaient demain à retirer leurs garanties et provoquaient, du même coup, une onde de choc ravageuse pour l’ensemble de la planète finance. De même, à partir du moment où le FESF n’est pas adossé à la BCE et ne peut acheter directement des obligations des États, les 1000 milliards d’euros qu’il garantit seraient parfaitement impuissants en cas d’attaques survenant contre Madrid ou Rome. Sans parler du risque que prennent des pays comme l’Allemagne ou la France en abondant ce fonds spécial (respectivement pour 120 et 90 milliards d’euros), ce qui ne fera qu’accroître leurs propres fragilités. Quant à l’appel au concours de la Chine, chacun devine déjà qu’il aura pour inévitable contrepartie l’aiguisement de la guerre industrielle et commerciale qui l’oppose aux pays de l’UE, avec des effets aisément imaginables sur ces derniers, en particulier dans le domaine de l’emploi…

1. LA CRISE POUR SEUL HORIZON DE L’EUROPE

Si l’on avait voulu prendre réellement le mal de la crise capitaliste à la racine, les vraies solutions étaient ailleurs. Dans le changement de statut de la Banque centrale européenne, afin qu’elle puisse prêter directement aux États aux mêmes taux d’intérêt que ceux consentis aux banques. Dans la mise sous tutelle publique desdites banques et des institutions financières, afin de reprendre le contrôle des économies et de les réorienter vers la satisfaction des immenses besoins sociaux aujourd’hui insatisfaits. Dans la taxation, substantielle et non cosmétique, des transactions financières et dans la remise au pas des agences de notation, dans l’objectif de combattre effectivement la spéculation. Dans des politiques de redistribution radicale des richesses, au moyen de la révision totale des normes fiscales en vigueur, grâce à la mise à contribution du capital, des revenus du patrimoine, des banques, des sociétés d’assurance et des fonds d’investissement. Dans le refus de la rigueur que l’on prétend graver dans le marbre au moyen d’une prétendue « règle d’or » budgétaire, afin d’initier des plans de relance socialement utiles et écologiquement soutenables. Dans la sortie du traité de Lisbonne, du « Pacte de stabilité » et autre « Pacte pour l’euro plus », dont chacun peut aujourd’hui convenir qu’ils sont une faillite totale, afin de refonder l’Europe au service des peuples.

La voie empruntée par les dirigeants européens conduit, à l’inverse, à la subordination toujours plus grande aux puissances d’argent, les exigences de celles-ci fussent-elles contradictoires. À l’adaptation jusqu’au ridicule à leurs tics langagiers, à l’image de cette référence dont se gargarise notre président de la République à « l’effet de levier 4 à 5 » attendu du FESF… que l’on retrouve régulièrement sous la plume des « experts » d’une globalisation venant pourtant de mettre le monde au bord du gouffre. À l’acceptation sans broncher du verdict de ces agences de notation qui viennent de mettre la France sous surveillance pour cause de faible croissance, bien que l’on sache pertinemment à quel point elles obéissent à des considérations purement politiques et combien elles dépendent du secteur privé dont, tout en surveillant les États, elles sont par ailleurs les obligées. À une plongée toujours plus profonde, sous prétexte de faire régresser le poids des dettes publiques et les déficits budgétaires, dans des politiques d’austérité impliquant partout des baisses supplémentaires du pouvoir d’achat des salariés, des hausses d’impôts visant principalement les classes populaires, la casse des systèmes de protection sociale, l’étranglement des services publics et l’accélération des privatisations. Autrement dit, à une compression de la demande engageant l’Europe en sur le chemin de la récession, ce qui restreindra fortement les rentrées fiscales et ne fera qu’amplifier l’endettement des puissances publiques. La conséquence en étant que se déchaîneront, avec plus de force encore, les mécanismes spéculatifs et que se révéleront parfaitement impuissants les procédures qui viennent d’être élaborées.

2. UN FÉDÉRALISME AUTORITAIRE AUTOUR DU MODÈLE ALLEMAND

Telle est donc l’infernale dynamique où se sera enfermée l’Europe libérale. Au passage, on l’aura fort peu relevé, la construction communautaire née de l’Acte unique et du traité de Maastricht aura vu se creuser en son sein des fractures dont on imagine mal qu’elles puissent se résorber dans un futur proche, le contexte exacerbant plutôt les concurrences et favorisant la mise en place de nouvelles hiérarchies de dépendance. En quelques semaines à peine, une Union européenne théoriquement forte de 27 pays se sera divisée entre membres et non membres de la zone euro, cette dernière voyant à son tour 15 de ses 17 partenaires placés sous la domination de facto d’un « axe franco-allemand » régissant leurs destinées. La manière dont Bonn et Paris auront réglé le sort de la Grèce et décidé de ses orientations économiques pour le futur en porte la marque. Tout comme la remise au pas du gouvernement de Silvio Berlusconi, qui se sera vu sommé, en 48 heures, de faire avaler à ses citoyens des mesures de rigueur d’une violence comparable à celles auparavant exigées de Monsieur Papandréou, à commencer par le passage à 67 ans de l’âge du départ à la retraite.

Mais cette logique brutale de rapport de force, s’affirmant à rebours des règles de coopération et de solidarité longtemps invoquées, s’exerce au sein même du couple Merkel-Sarkozy, consacrant la prééminence du modèle libéral allemand sur l’Eurogroupe. Un modèle dont les dirigeants d’outre-Rhin, du social-démocrate Gerhard Schröder à la très conservatrice Angela Merkel, ont fondé la « compétitivité » sur la compression des salaires et des pensions, la précarisation du travail et la paupérisation d’une part croissante de leur population, ce dont ne cesse de témoigner le syndicalisme d’Allemagne.

Affichant des déficits plus modestes que leurs voisins et un excédent commercial avantageux, ils entendent à présent imposer leurs vues à leurs partenaires et récuser la plus petite dérogation aux lois du libre-échangisme intégral, de l’orthodoxie monétariste, de l’indépendance des banques centrales, de l’équilibre budgétaire à tout prix. Ce que La Tribune du 24 octobre traduisait avec la lucidité décapante que les classes dirigeantes se permettent, elles, de porter sur les déséquilibres du système : « C’est l’idée même du leadership conjoint, entre les deux capitales, savamment entretenu par les communiqués de presse communs, qui a volé en éclats. Il n’y a qu’en France qu’on parle autant de couple franco-allemand. (…) Bruxelles devient le médiateur d’une puissance allemande qui s’exerce désormais à l’échelle du continent. » Et ce changement de donne devrait vite aboutir à la négociation d’un nouveau traité dont la chancelière allemande a déjà prévenu qu’elle serait « sans tabou »… En guise de préliminaires, l’UMP et le parti de Madame Merkel vont d’ailleurs s’atteler à jeter les bases d’une « convergence » des règles fiscales et sociales des deux côtés du Rhin, convergence dont on peut légitimement redouter qu’elle n’aboutisse à alléger l’imposition des entreprises et à alourdir le fardeau des travailleurs.

Dans l’immédiat, le conclave bruxellois se sera conclu sur une exhortation des États à « poursuivre leur politique d’assainissement budgétaire et leurs réformes structurelles », au prix du renoncement consenti à la souveraineté des Parlements, lesquels sont dorénavant appelés à s’effacer derrière le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, dont les gouvernements s’engagent, quoi qu’il arrive et quoi que votent les peuples, « à suivre strictement les recommandations ». Une doctrine en vertu de laquelle Valérie Pécresse nous aura psychologiquement préparés au prochain tour de vis gouvernemental, sur fond de croissance flageolante et de menace de l’agence Moody’s : « Après le sommet européen, nous aurons le courage de demander des efforts supplémentaires aux Français... »

C’est ce processus autoritaire, véritable régression démocratique aggravant toutes les tares du traité de Lisbonne, que les élites continentales osent baptiser « fédéralisme » dicté par des circonstances exceptionnelles. Sauf que ledit fédéralisme ne souffrira qu’une exception : celui d’une République fédérale allemande où le Bundestag continuera d’exercer ses prérogatives, selon un principe dont la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a récemment rappelé l’intangibilité, et où Angela Merkel peut, seule, réaffirmer sur tous les tons : « Je suis tenue par mes fonctions d’éviter les dommages au peuple allemand, de faire ce qui est bon pour le peuple allemand. C’est ma ligne directrice dans les négociations. » De sorte que, en guise de fédéralisme et adossées à leur position de force, les classes dirigeantes d’outre-Rhin auront implicitement obtenu une sorte de droit de veto sur les orientations qui seront déployées à l’échelle de l’Union et… chez chacun de leurs voisins. Une construction communautaire basée sur de telles conceptions va, de toute évidence, droit dans le mur…

3. LA MÊME BATAILLE QU’EN 2005

C’est, par conséquent, à la hauteur du changement qu’appelle la tourmente historique en cours que doit se hisser la gauche. Toute la gauche ! Dans une conjoncture à la gravité sans précédent depuis les années 1930, le débat de Maastricht et du traité constitutionnel européen rebondit en effet. Les grandes questions autour desquelles se nouera la confrontation électorale de l’an prochain y renvoient : comment sortir enfin du dogme du marché libre et sans contraintes, qui démontre chaque jour son absurdité malfaisante ? Comment échapper à la pulsion mortifère des politiques d’austérité qui découlent de ce dogme dépassé ? Comment relancer l’activité, créer des emplois et œuvrer à un nouvel essor industriel en réorientant l ‘économie en fonction de la demande sociale et de l’exigence de reconversion écologique de la production ? Comment sauver l’idée de coopération européenne d’un libéralisme qui en constitue la négation même ? Comment reprendre le pouvoir à une oligarchie prétendant régenter les affaires du globe, afin de permettre aux peuples de recouvrer leur souveraineté, c’est-à-dire la maîtrise de leur destin ?

Ce serait courir à un désastre assuré que de suivre les inclinaisons que Le Monde du 25 octobre prêtait à Michel Sapin, l’un des proches du candidat à présent investi par le Parti socialiste : « Les dépenses annuelles seront très sensiblement inférieures aux cinq milliards d’euros prévus. La masse salariale sera maîtrisée, ce qui signifie que le nombre global de fonctionnaires continuera de diminuer. Les emplois d’avenir seront réservés à certains jeunes et le contrat de génération fera l’objet d’une négociation entre les partenaires sociaux. » En allant dans cette direction, au pire, la gauche pourrait se voir dépouiller de tout ce qui la distingue de Nicolas Sarkozy et ruiner la dynamique sans laquelle elle ne peut espérer l’emporter. Au mieux, à la condition que le désaveu du président sortant se confirmât en mai 2012, elle se trouverait incapable d’affronter la pression des requins de la finance au lendemain de sa victoire, entraînant instantanément désillusions et désarroi dans les classes populaires. Dans tous les cas, elle se montrerait bien moins pertinente que le secrétaire général de l’Élysée sous Chirac, Frédéric Salat-Baroux, qui vient de formuler un constat dont il n’y a rien à retrancher : « Vue des peuples, la situation est intolérable : aucune leçon n’a été tirée de la crise, pas même le retour à la séparation entre les banques de dépôt et les banques d’investissement. En revanche, c’est aux peuples que la note est présentée à travers des plans d’austérité et de hausses des impôts d’une grande violence. »

On ne peut se situer en deçà de ces remarques. L’urgence est dès lors bien à une réflexion collective, entre toutes les composantes de la gauche, avec une implication maximale des citoyens et devant le pays. Les scrutins de la présidentielle et des législatives seront le moment où le peuple peut, de nouveau, décider de dire « non » à un ordre en débâcle, pour proposer à l’ensemble de l’Europe une nouvelle voie. D’ici là, comme en 2005, les lignes peuvent et doivent bouger à gauche, du moins si l’on veut que les urnes donnent naissance à une majorité et à un gouvernement orientés, non par l’hésitation et les compromis hasardeux avec la finance, mais vers les intérêts du plus grand nombre. Voilà le sens de « l’offre publique de débat » que porte le Front de gauche…

PS. L’annonce, par le Premier ministre grec, de la tenue d’un prochain référendum dans son pays sera, en quelque sorte, venue nourrir la quatrième confirmation de la crise européenne : la « gouvernance » intégrée de la zone euro, dont se gargarise « l’axe Merkel-Sarkozy », ne fait pas bon ménage avec la démocratie. Qu’importe que Georges Papandréou se soit, par son changement soudain de pied, soucié comme d’une guigne de l’opinion d’un peuple dont il ignore, depuis des mois, les souffrances et la protestation. Ce politicien retors ne voulait sans doute que se maintenir aux affaires en retrouvant un minimum d’assises institutionnelles, à un moment où sa propre majorité parlementaire fondait comme neige au soleil. Il n’en demeure pas moins que la panique qui se sera emparée de l’Eurogroupe, en marge du G20 de Cannes, est fort révélatrice du refus obstiné des élites continentales de tout ce qui pourrait amener les peuples à refaire irruption sur le théâtre européen. Le chantage innommable auquel on aura d’ailleurs soumis les Grecs – en les menaçant de se retrouver hors de la zone euro et en suspendant sine die les aides permettant à l’État de faire face à ses obligations –, jusqu’à obtenir de M. Papandréou un énième retournement honteux, désigne la vraie nature de la construction libérale de l’Europe : un accaparement sournois du pouvoir par une oligarchie désormais acharnée à vider de toute substance le principe de souveraineté des peuples et des nations.

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